Si Milan Kundera n'avait pas déjà intitulé une de ses œuvres L'Identité ce titre aurait parfaitement convenu à l'intrigue de son dernier roman, L'ignorance.
On sent une grande proximité entre l'auteur et son roman : on perçoit la douleur de Kundera, ses propres désillusions et souffrances face à l'exil. La parution en France de ce roman écrit en français, trois longues années après sa parution en traductions à travers le monde n'est pas anodine : certains critiques littéraires ont perçu de la méfiance face à leur corporation qui avait fort mal accueilli le précédent opus de l'auteur. A la lecture de L'ignorance, on comprend plutôt les relations de passion-répulsion qui unissent Kundera à son pays d'adoption, la France. Toujours bien accueilli lorsque il était un « courageux opposant politique en exil », il a dû affronter l'hostilité croissante de l'intelligentsia française lorsque la dictature soviétique s'est effondrée à l'Est. « Mais pourquoi ne rentre-t-il donc pas au pays ? » « Pourquoi a-t-il abandonné la langue tchèque ? »…
Kundera répond magistralement à ces interrogations fielleuses : il annonce la fin de la tradition homérique (les références à l'Odyssée sont nombreuses et explicites). Désormais Ulysse ne peut plus rentrer à Ithaque comme aux temps légendaires : il ne retrouverait plus ses oliviers noueux l'attendant impassibles sur les coteaux ensoleillés de sa chère patrie. Kundera affirme que le retour vers Pénélope n'est plus possible : mieux vaut rester chez Calypso.
Le mal-être de l'exilé, la quête impossible de son identité, sont omniprésents dans L'ignorance : Josef ne retrouve plus les paysages ni la topographie de son cher village que sa mémoire avait momifié ; Irena qui recherche en vain la complicité de ses amies restées au pays… Irena et Josef, les deux exilés sans identité sont transparents, on ne les voit plus, on ne les comprend pas… Ils se croyaient tchèques en exil, de retour au pays ils comprennent qu'ils sont des étrangers désormais… Le déracinement.
Si L'ignorance est le roman du déracinement, c'est aussi parce qu'il est le roman de la mémoire. La mémoire asymétrique qui oppose plus qu'elle n'unit les êtres. Des faits anodins et totalement oubliés pour Josef sont essentiels pour Irena… Cette mémoire baignée de culture homérique a embaumé le passé et plonge les personnages dans l'enfer du présent. La mémoire confrontée à l'accélération du temps propre à notre époque post-moderne. Comment retourner à Prague quand Prague ressemble désormais à n'importe qu'elle ville occidentale, chargée par les oripeaux du marketing international, ses clichés touristiques (les t-shirt « Kafka was born in Prague »), ses publicités stéréotypées… Prague est morte avec ses derniers poètes.
L'ignorance est assurément un grand roman, une de ces œuvres qui vous accompagnent durablement. Une œuvre moderne écrite par un maître du roman. Des phrases courtes, sans fioritures ni figures inutiles. Le sens prime désormais sur le style. Kundera est sans conteste un des plus grands auteurs en langue française.
Gallimard - 2003
Broché - 192 pages
ISBN : 2070769038
L'histoire Les désillusions de la nostalgie trahie pour deux émigrés tchèques revenant au pays après la chute du mur de Berlin.
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