« Je ne dis rien. J'ai toujours été embarrassé par les mots : sacré, glorieux, sacrifice, et par l'expression 'en vain'. Nous les avions entendus debout, parfois, sous la pluie, presque hors de portée de l'ouïe, alors que seuls les mots criés nous parvenaient. Nous les avions lus sur les proclamations que les colleurs d'affiches placardaient depuis longtemps sur d'autres proclamations. Je n'avais rien vu de sacré, et ce qu'on appelait glorieux n'avait pas de gloire, et les sacrifices ressemblaient aux abattoirs de Chicago avec cette différence que la viande ne servait qu'à être enterrée. Il y avait beaucoup de mots qu'on ne pouvait plus tolérer et, en fin de compte, seuls les noms des localités avaient conservé quelque dignité. Il en était de même de certains numéros et de certaines dates. Avec les noms des localités c'était tout ce qui avait encore un semblant de signification. Les mots abstraits tels que gloire, honneur, courage ou sainteté étaient indécents, comparés aux noms concrets des villages, aux numéros des régiments, aux dates. » (p.177-178)
Silence ! Ce livre est un chef d'œuvre !
Que les amateurs d'orfèvrerie littéraire s'approchent pour admirer ce joyau ! Pas de mots précieux étincelants, pas de phrases alambiquées enivrantes : la simplicité de l'épure artistique. Car Hemingway révèle son talent d'artiste, d'artisan des mots : la maîtrise de la narration donne toute sa force à l'œuvre.
On ne voit d'abord qu'un homme plongé dans la Première Guerre mondiale. Il s'est engagé avec légèreté dans le corps des ambulanciers sur le front italien. Sa vie est lisse, le temps n'a pas de prise sur lui. Il aime plaisanter avec ses amis ambulanciers et chirurgiens, voyager à travers l'Italie pendant ses permissions, fréquenter les bordels... Il ne se pose pas de questions. Le début du roman est donc une suite de dialogues très vifs, le rythme est rapide, tout n'est que légèreté.
Puis notre Teniente Frédéric Henry prend conscience de la réalité de la guerre, cette boucherie héroïque qui déchiquète votre ami occupé à plaisanter avec vous, qui vous octroie une médaille d'argent ou vous fait fusiller pour des broutilles. Cependant quand on vit au jour le jour, les drames les plus affreux ne sont que des impondérables qu'il faut apprendre à oublier.
Puis l'amour s'annonce, de façon anodine. Une de ces rencontres que l'on aimerait voir finir en gesticulations nocturnes sans conséquences, sans lendemain. Mais l'amour est un sortilège bien mystérieux. La relation à l'autre déploie ses racines jusqu'au cœur : sympathie, attachement, amour passionné… Quand notre être s'élargit à l'autre, quand notre vie ne concerne plus seulement notre égoïste petite personne, on ne peut plus faire abstraction du temps, du monde extérieur. La guerre apparaît pour ce qu'elle est : une absurde barbarie qui nous éloigne de notre fiancée. Que l'être aimé soit menacé et nous voici tombés dans les affres de la torture psychologique, des monologues intérieurs sans fin ; on est prêt à tout, même implorer un Dieu auquel on ne croit pas pour sauver la personne que l'on aime, cette moitié de soi qui souffre.
L'adieu aux armes est un roman marquant, certaines scènes accompagnent durablement le lecteur qui n'a de cesse de se replonger avec délectation dans la féerie des mots assemblés par le maître Hemingway. Un roman à lire et relire donc.
Gallimard - Folio n°27
310 pages
ISBN : 2-07-036027-X
Traduction de Maurice-E. Coindreau
L'histoire :
L'amour et la guerre sur le front italien pendant la première guerre mondiale.
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