Voilà un livre étrange, une sorte de « roman onirique » dont le final - que l'on ne dévoilera pas - peut décevoir les lecteurs habitués aux intrigues romanesques plutôt linéaires.
L'intrigue desAlexandrins commence après la chute d'Alexandrie. Alexandrie, la ville cosmopolite par excellence, cette enclave méditerranéenne en Egypte où négociants grecs et arméniens animent le grand port de commerce ; une cité où croyants musulmans, juifs, catholiques ou orthodoxes se côtoient sans heurts ; une métropole occidentalisée où les élégants et les intellectuels parlent français, les marchands conversent en anglais, et le petit peuple baragouine des dialectes bien éloignés de l'arabe littéraire.
Un peu d'histoire
1956. Nasser décide la nationalisation du canal de Suez pour financer la construction du barrage d'Assouan que les Etats-Unis refusent de subventionner. Les parachutistes français et anglais, appuyés par la puissante armée israélienne, écrasent l'armée égyptienne et prennent position sur le canal menacé de nationalisation. Malgré une incontestable défaite militaire, Nasser, le Raïs, gagne une surprenante victoire politique : les pressions internationales de l'URSS et des Etats-Unis obligent les armées française, anglaise et israélienne à libérer la zone du canal de Suez, et Nasser, poussant son avantage, profite de l'occasion pour confisquer et nationaliser l'ensemble des biens détenus en Egypte par des étrangers. Cette mesure associée à une politique socialiste agressive visant au partage des terres et à la redistribution des richesses du pays va provoquer la chute d'Alexandrie : les nombreux étrangers qui habitaient cette ville cosmopolite quittent le pays, les palais qui ornaient la corniche et les collines sont abandonnés, la vie mondaine particulièrement brillante qui faisait d'Alexandrie le faubourg oriental des grandes capitales européennes s'éteint subitement.
Le roman ne décrit pas ce moment de fureur et d'agitation, cet écroulement culturel irrémédiable que fut la chute d'Alexandrie prise, occupée et dépecée par les forces révolutionnaires progressistes. Certains pourront le regretter. Le lecteur découvre une ville fantomatique, une cité vidée de sa population. Seuls les pillards pénètrent désormais dans les luxueuses villas où le temps s'est arrêté. Seule la mémoire populaire, la légende en constitution, rapportent les fêtes brillantes et extravagantes de Raouf Sakakini, décrivent le jardin paradisiaque du grand Abbas Pacha, ou évoquent la splendeur des Alexandrines habillées à la dernière mode de Paris…
François Sureau donne vie à des personnages attachants. Il décrit particulièrement bien ces petits ou grands défauts, ces failles psychologiques, ces travers personnels qui font du plus inflexible des militaires un pauvre humain aussi faible que tout autre. On apprécie particulièrement ces personnages pittoresques que sont les Débris, de tristes déracinés échoués dans le port d'Alexandrie (ce groupe d'individus hauts en couleur n'a cependant pas le panache des Valeureux décrits par Albert Cohen dans Belle du Seigneur notamment).
Les Alexandrins est sans conteste un roman déroutant, étonnant. Peut-être est-ce dû au haschich fumé par les personnages : les volutes de fumée enivrent par contagion le lecteur au fil des pages de ce roman captivant.
Gallimard - 2003
554 pages
ISBN : 2070768333
Acheter ce livre sur Amazon.fr