Un événement tragique et pathétique de la révolution française permet à Françoise CHANDERNAGOR de nous livrer une réflexion intimiste sur la barbarie coutumière, insidieuse et implacable, des périodes troublées de l'histoire.
« Quand la foi soulève des montagnes, elle écrase des enfants » (p.11)
L'auteur explique dans la postface qu'elle a longuement hésité avant de choisir une orientation plutôt historique pour son roman. Cette 'chambre' qui broie un jeune enfant, ces trois-cent mètres cubes inchauffables qui accueillirent les derniers mois de celui que ses partisans appelaient cérémonieusement 'Louis XVII' et ses opposants surnommaient méchamment le 'bâtard de cocu-colas et de la veuve', ce réduit perché à vingt mètre du sol, le donjon de la sinistre prison du Temple, aurait pu être la geôle de n'importe quel enfant, dans n'importe quelle époque troublée.
Françoise CHANDERNAGOR a tenu à écrire un récit libéré des contingences historiques. Oeuvre de fiction intemporelle, ce roman est aussi un exercice de style : l'action a beau se dérouler entre les années 1793 et 1795, en pleine terreur révolutionnaire, les mots 'roi', 'Révolution', 'monarchie', 'aristocratie', 'guillotine'… n'apparaissent pas dans le récit. Ce parti-pris très intéressant alourdit quelque peu la narration, mais l'œuvre y gagne en portée. L'auteur n'a pas voulu écrire un roman historique, comme elle l'avait fait dans son excellente Allée du Roi. Elle a simplement souhaité peindre la détresse poignante d'un enfant de huit ans arraché à sa famille, dépossédé de sa vie brillante et facile, petit orphelin malhabile relégué dans un donjon moyenâgeux, sans compagnie ni occupation, sans éclairage ni bon chauffage.
Ce parti-pris intimiste de l'auteur porte ses fruits. Un roman historique aurait fatalement conduit les lecteurs à relativiser la destinée tragique du pauvre Louis XVII. Après tout, cet enfant était le fils d'un roi éloigné de son peuple, fils d'une reine qui conseillait de « manger de la brioche » quand le pain manquait à Paris. Après tout, des milliers d'enfants sont morts directement à cause de l'inertie du gouvernement royal, des famines dramatiques, des guerres stupides. Après tout la période révolutionnaire était troublée pour tout le monde ; combien de geôliers n'ont pas survécu à leur jeune prisonnier ? Combien d'hommes admirables ont pris le chemin de la guillotine ? Que pèse la vie d'un enfant dans la fureur de l'histoire ?
Françoise CHANDERNAGOR montre que derrière ce nom ronflant, ce 'Louis XVII' adulé par certains et honni par d'autres, derrière le symbole, il y avait un enfant, un pauvre orphelin soumis à la bêtise ordinaire des grandes machines idéologiques. Pour réduire les coûts liés à la détention de ce précieux otage, on renvoie le vieux couple qui vivait avec l'enfant : ce prince qui ne s'est jamais lavé ni habillé seul, qui a toujours été le centre d'attention de sa famille et de la France entière, est laissé seul dans sa 'chambre'. Sans livre ni jouet. Sa fenêtre est occultée par des planches de bois : on craint par dessus tout les tentatives d'enlèvement de cet héritier de la couronne de France. La porte principale de sa cellule est murée pour accueillir un poêle à bois : l'enfant esseulé est alors totalement coupé du monde. Ce sont des soldats - presque tous célibataires - qui ont la charge de l'enfant. Décisions stupides et criminelles d'une administration routinière.
L'enfant est de plus en plus prostré, silencieux, immobile, absent. Il a vu son palais envahi par la foule hurlante ; les têtes de ses gardes promenées sur des piques ; il n'a pas cessé de changer de domicile d'abord avec sa famille puis séparé des siens ; il a fui déguisé en fille jusqu'à ce que son père soit reconnu à Varennes ; après avoir vécu dans les plus beaux palais, il a connu la prison ; il a dit adieu à son père condamné à mort ; il a été séparé de sa mère en pleine nuit ; sous la pression de ses geôliers il a calomnié les siens… comment un enfant de huit ans aurait pu conserver son équilibre mental ?
Pendant que la grande histoire s'écrivait avec flamme et panache, sang et fureur, la petite existence d'un enfant né prince s'éteignait dans le silence et l'indifférence. Un livre poignant.
On peut regretter peut-être la construction du roman : l'auteur explique dans la postface qu'elle a souhaité adopter une « construction romanesque particulière : au centre, immobiles comme l'axe d'une roue, la chambre et l'enfant. Autour, le moyeu : la garde rapprochée. Puis de multiples rayons pour rejoindre le cercle extérieur formé par ceux qui ne verront jamais le captif mais travailleront un moment pour lui, parleront de lui, décideront pour lui ». Ce sont ces 'rayons' narratifs qui posent problème justement. Ils semblent très artificiels : ces passages romanesques, qui présentent des personnages et des faits souvent inventés, cadrent mal avec le reste du récit. Le procès intenté par l'auteur contre les spectres des protagonistes historiques du drame est assez mal venu lui aussi : c'est une ficelle littéraire certes à la mode mais plutôt grotesque. En définitive, le problème principal de ce roman c'est qu'il est inclassable : il ne s'agit ni d'un roman historique, ni d'une recherche érudite, ni d'un essai philosophique… c'est un peu tout cela à la fois. Une chimère littéraire assez mal ficelée.
La chambre reste malgré cette dernière réserve une excellente lecture, propre à la réflexion, et une formidable évocation la Terreur révolutionnaire, toute de vaine idéologie et de sang répandu.
En savoir plus sur Louis XVII (Versailles, 27/03/1785, Paris, 8/06/1795 ?) : « Roi titulaire de France (1793-1795). Second fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il porta d'abord le titre de duc de Normandie et devînt dauphin à la mort de son frère aîné, le 4 juin 1789. Enfant maladif, il fut enfermé avec sa famille au Temple après la journée du 10 août 1792. A la mort de son père (21 janvier 1793), les royalistes et les puissances européennes le reconnurent comme roi de France. Arraché à sa mère le 3 juillet 1793, il fut placé par la commune de Paris sous la surveillance du cordonnier Simon, qui, contrairement à la légende, ne lui fit subir aucun mauvais traitement, mais l'éleva comme un enfant du peuple. Lors du procès de la reine, en octobre 1793, Chaumette et Hébert, commissaires de la Commune, essayèrent d'obtenir de l'enfant des accusations infâmes contre sa mère. Le 5 janvier 1794, Louis XVII fut enlevé à Simon, et quatre commissaires de la Commune assurèrent désormais sa garde. Atteint de scrofule, il mourut au moment où la Convention songeait à l'échanger contre des révolutionnaires français prisonniers de l'Autriche. Il fut enterré secrètement au cimetière Sainte-Marguerite. » (Définition extraite du Dictionnaire encyclopédique d'histoire MOURRE, édité aux éditions Bordas)
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Gallimard - Collection Blanche
290 pages
ISBN : 2070767140