L'agent secret raconte un drame familial. Les causes rationnelles de l'amour qui unit M. et Mme Verloc sont profondément différentes. Longtemps cette asymétrie de comportements ne pose pas de problème ; le couple vit sans heurts car il n'y a presque aucune communication entre M. et Mme Verloc. Pour ces deux piètres amants, le couple et l'amour prennent racine dans une confortable transaction. Mme Verloc a trouvé un mari aimant et généreux prêt à accueillir sous leur toit sa mère et surtout son frère handicapé mental qu'elle a toujours protégé, comme si elle était mère de son propre frère. M. Verloc pour sa part a trouvé dans le couple le calme et la vie facile auxquels il aspirait. Il aime sa femme non pas comme un être de chair et de sang, de passions et de sensations, mais plutôt comme un objet rassurant et plaisant : s'il avait vraiment aimé sa femme, il aurait compris l'importance qu'avait Stevie pour elle. Mr. Verloc est victime de « l'illusion idéaliste d'être aimé pour lui-même » (p.296). Cette transaction amoureuse malsaine et ce cruel manque de communication vont conduire au drame, puis à la tragédie : le destin implacable va s'abattre sur ce couple trop tranquille.
L'agent secret n'est pas un roman naturaliste. Si les descriptions très précises plongent le lecteur dans une atmosphère pesante, au milieu de cette populace vulgaire des bas-fonds londoniens, cette vile société de révolutionnaires en goguette forts en gueule mais inactifs et stériles, Conrad a l'habileté d'illuminer sa prose de mille fanaux merveilleux, petits chefs-d'œuvre littéraires d'ironie et de cynisme. Zola nous immergerait dans le drame familial ; Conrad nous tient à distance, il protège ses lecteurs de la tragédie du couple Verloc en apportant son regard personnel de narrateur. Il dépeint un monde très noir, ses descriptions désabusées désacralisent les prétentions sociales les mieux établies : le fameux agent secret n'est qu'un tocard douillet, les anarchistes sont des cuistres, les policiers se livrent une lutte carriériste sans merci… seul l'anarchiste chimiste qui fabrique ses bombes dans un réduit misérable a un peu de grandeur, même si le personnage est submergé par sa vanité.
Conrad n'apprécie visiblement pas les dialogues, sûrement trop vifs, trop rapides, incompatibles avec la pesanteur morbide dégagée par l'intrigue. D'où l'utilisation récurrente du discours libre et de la forme indirecte. De la même façon Conrad ne fait pas entrer le lecteur dans l'esprit des personnages. Il nous tient à l'écart, à l'extérieur ; il exhibe lui-même les pensées secrètes des individus. Ce rôle d'intermédiaire joué par le narrateur permet de ralentir le rythme de l'intrigue tout en évitant que le lecteur ne sombre dans le pathos.
Conrad cisèle ses phrases avec un art consommé. Il procède à un choix méticuleux des adjectifs qui ornent ses descriptions afin de créer une atmosphère. Une statuette sur une cheminée n'est qu'un objet sans grande importance, mais « une petite statuette de bronze drapée dans une toge, mystérieusement vigilante dans sa ténébreuse immobilité » (p.226) plonge le lecteur dans une atmosphère sombre et menaçante de péril imminent… C'est tout l'art de Joseph Conrad. Revers de la médaille : les descriptions de L'agent secret se méritent, elles nécessitent la totale attention du lecteur qui doit se familiariser avec ces phrases complexes où fourmillent les adjectifs et les adverbes. Autre piège pour le lecteur : la construction du roman est assez complexe. Le déroulement de l'intrigue n'est pas linéaire. Conrad aménage de nombreux "flashs-back" qui animent la narration mais peuvent dérouter le lecteur peu attentif.
Une œuvre admirable, « le meilleur roman policier qu'on ait jamais écrit » (Jorge Luis Borges).
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Gallimard - Folio
Traduit de l'anglais par Sylvère Monod
445 pages
ISBN : 2070388298
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Gallimard - Futuropolis
Traduit de l'anglais par Sylvère Monod
Illustrations de Miles Hyman
ISBN : 2737627400