« Ce n'est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture » (p.10)
« Par un aveuglement providentiel qui atteint la plupart des créatures vieillissantes, elle ne se voyait pas dans son irrémédiable flétrissure… » (p.49)
« Tous et toutes y passent ou y reviennent. C'est étonnant ce qu'en quelques minutes on peut déshonorer de gens, en province… » (p.76)
« J'ai les reins rompus, les genoux presque ankylosés, je n'en puis plus… Cela suffit à Madame… elle est contente… Et dire qu'il existe une société pour la protection des animaux… » (p.82)
« Ah ! qu'une pauvre domestique est à plaindre, et comme elle est seule !… Elle peut habiter des maisons nombreuses, joyeuses, bruyantes, comme elle est seule, toujours !… La solitude, ce n'est pas de vivre seule, c'est de vivre chez les autres, chez des gens qui ne s'intéressent pas à vous, pour qui vous comptez moins qu'un chien, gavé de pâtée, ou qu'une fleur, soignée comme un enfant de riche… des gens dont vous n'avez que des défroques inutiles ou les restes gâtés : _- "Vous pouvez manger cette poire, elle est pourrie… Finissez ce poulet à la cuisine, il sent mauvais…"
Chaque mot vous méprise, chaque geste vous ravale plus bas qu'une bête… Et il ne faut rien dire ; il faut sourire et remercier, sous peine de passer pour une ingrate ou un mauvais cœur… Quelquefois, en coiffant mes maîtresses, j'ai eu l'envie folle de leur déchirer la nuque, de leur fouiller les seins avec mes ongles…
Heureusement qu'on n'a pas toujours de ces idées noires… On s'étourdit et on s'arrange pour rigoler de son mieux, entre soi. » (p.117)
« Madame n'avait de réelle joie qu'au spectacle du vice, même le plus dégoûtant… » (p.135)
« Que ce soit ultra-chic, recommanda Mme Charrigaug, et qu'on ne reconnaisse rien de ce que l'on servira. Des émincés de crevettes, des côtelettes de foie gras, des gibiers comme des jambons, des jambons comme des gâteaux, des truffes en mousses, et des purées en branches… des cerises carrées et des pêches en spirale… Enfin tout ce qu'il y a de plus chic… _-"Soyez tranquille, affirma le restaurateur. Je sais si bien déguiser les choses que je mets au défi quiconque de savoir ce qu'il mange… C'est une spécialité de la maison… » (p.227)
« La mousse pousse, morne et décente, sur ces corps de pierre effritée où, bientôt, l'œil ne saura plus distinguer que d'irrémédiables ruines. » (p.254)
« Monsieur s'occupait aussi d'œuvres charitables et politiques : Ligue contre l'enseignement laïque… Ligue contre les publications obscènes… Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes… Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants d'ouvriers… Est-ce que je sais ? » (p.274)
« Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de servage… […]
Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné… Après les secousses de la volupté, j'ai besoin - un besoin immense, impérieux - de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de l'âme… J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie du spasme, dans le paradis de l'extase… dans la plénitude, dans le silence délicieux et candide de l'extase… M. Xavier, lui, avait soupé de l'extase… » (p.284-285)
« Elle avait l'instinct du vice, voilà tout… Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une chienne hume dans le vent l'odeur du gibier. » (p.289)
« D'abord, mademoiselle, on ne vous croira pas… Et c'est juste, remarquez bien… Que deviendrait la société si un domestique pouvait avoir raison d'un maître ?… Il n'y aurait plus de société, mademoiselle… ce serait l'anarchie… » (p.293)
« Son cerveau s'engourdit, sa langue s'empâte, ses lèvres pendent et luisent comme la margelle usée d'un vieux puits » (p.328)
« une petite femme, les cheveux outrageusement teints, les lèvres passées au minium, les joues émaillées, insolente comme une pintade et parfumée comme un bidet » (p.341)
« Petite, le buste long, la taille carrée, les hanches plates, les jambes courtes, si courtes qu'on pouvait la prendre pour une cul-de-jatte, elle évoquait réellement l'image de ces vierges barbares, de ces saintes camuses, blocs informes de granit qui se navrent, depuis des siècles, sur les bras gauchis des calvaires armoricains » (p.355)
« c'était là un êtres prédestiné au malheur, un de ces êtres qui, quoi qu'ils fassent, où qu'ils aillent, seront éternellement repoussés des hommes, et aussi des bêtes, car il y a une certaine somme de laideur, une certaine forme d'infirmités que les bêtes elles-mêmes ne tolèrent pas » (p.357)
« Chez cette vieille dame, la dureté de son âme invisible à ses prunelles, à sa bouche, à son front, à tous les muscles détendus de sa molle figure, éclatait réellement à la nuque. Sa nuque était son vrai visage, et ce visage était terrible ». (p.363)
« _-"Vous n'avez pas d'enfants ? _- Nous avions une petite fille… Elle est morte ! _- Ah ! c'est bien… c'est très bien… approuva négligemment la comtesse… Mais vous êtes jeunes tous les deux… vous pouvez en avoir encore ? _- On ne le souhaite guère, allez, madame la comtesse… Mais dame ! on attrape ça plus facilement que cent écus de rente…"
Les yeux de la comtesse étaient devenus sévères : _- "Je dois encore vous prévenir que je ne veux pas, absolument pas, d'enfants chez moi. S'il vous survenait un enfant, je me verrais forcée de vous renvoyer… tout de suite… Oh ! pas d'enfants !… Cela crie, cela est partout, cela dévaste tout… cela fait peur aux chevaux et donne des épidémies… Non, non… pour rien au monde, je ne tolérerais un enfant chez moi… Ainsi, vous voilà prévenus… Arrangez-vous… prenez vos précautions…"
A ce moment, l'un des enfants, qui était tombé, vint se réfugier en criant et se cacher dans la robe de sa mère… Celle-ci le prit dans ses bras, le berça avec des paroles gentilles, le câlina, l'embrassa tendrement, et le renvoya apaisé, souriant, avec les deux autres. La femme se sentit subitement le cœur bien gros… Elle crut qu'elle n'aurait pas la force de retenir ses larmes… Il n'y avait donc de joie, de tendresse, d'amour, de maternité que pour les riches ? » (p.379)
« Sacristain, c'est être encore un peu curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes ecclésiastiques » (p.384)
« Ah ! c'est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge, de cette catégorie mondaine, où tout est factice : l'élégance, l'amour, la cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l'art, la charité, le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature, s'affuble d'oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés… où l'on ne trouve qu'un désir sincère… l'âpre désir de l'argent, qui ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus farouche. C'est bien là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien des créatures humaines et vivantes… » (p.423)
[A propose de Dreyfus] « Si le traître est coupable, qu'on le rembarque… S'il est innocent, qu'on le fusille… » (p.445)
Les références des pages sont celles de l'édition publiée par Le Livre de Poche n°1293-1294 en 1964
Lire un commentaire du Journal d'une femme de chambre, d'Octave MIRBEAU
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Gallimard - Folio
509 pages
ISBN : 2070375366