Le suicide est depuis un certain nombre d'années considéré comme un réel problème de santé publique et devient désormais une préoccupation nationale majeure. Après les accidents de la route, le suicide reste la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 24 ans. Il est aussi révélateur d'un « mal social » lié à la montée du chômage et de la précarité, aux relâchements des liens familiaux. Le grand âge n'est pas épargné par ce fléau, conséquence de certaine situations intolérables dues au vieillissement.
Pour tenter d'endiguer cette inquiétante évolution, le Secrétaire d'Etat à la Santé a souhaité faire de la prévention du suicide la grande cause nationale de l'année 1999. Il semble que cette prévention soit d'abord orientée vers les jeunes en intensifiant la mise en place de « Point Ecoute Jeunes », structure pluridisciplinaire avec intervention de différents professionnels de la santé, respectueuse de l'anonymat et où le jeune peut se présenter sans rendez-vous préalable. Un autre axe de prévention est de mieux prendre en charge les adolescents suicidaires au sein de l'hôpital et de former pour cela un personnel spécialisé aux techniques d'écoute et au travail en réseau, en lien et en complémentarité avec le personnel soignant et les associations susceptibles d'apporter une réponse appropriée au problème posé. Dans son dossier « arguments » du n° 44 de « Croire aujourd'hui » Luc Pareydt, professeur de philosophie au Centre Sèvres à Paris, rappelle comment en effet la jeunesse est particulièrement influencée et menacée. « A côté des tentatives avérées, on voit se développer un certain nombre d'excès (alcool, usage suicidaire de la moto ou de la voiture) ou de transgressions (drogue, jeux de rôles) qui stimulent une conduite suicidaire. Sans vouloir caractériser une génération à partir d'un critère unique, on peut dire que les 15-25 ans sont marqués par des tentations « d'auto-agression » qui constituent une sorte de langage de l'extrême, ou de la désespérance, et dont les conséquences sont souvent désastreuses, voire mortelles ».
L'auteur de ce dossier fait remarquer que l'argumentation des suicides chez les jeunes est liée à de multiples raisons affectives, économiques et sociales (rupture et divorces des parents, inceste, dégradation de l'image parentale… angoisse de l'avenir, concurrence scolaire, peurs, exclusions…) mais aussi la mauvaise image de soi face aux « top modèles » alors qu'il s'agit de s'accepter et d'assumer son identité singulière au milieu des autres, mauvaise image de soi générée par l'entourage pétri de faux idéal sur l'avenir d'un jeune et de ses capacités.
A la suite des propos d'Alexandra (16 ans) « je ne voulais pas mourir, je voulais simplement me tuer », le Dr Xavier Pommereau, psychiatre au CHU de Bordeaux, fait remarquer : « si volonté d'effacement il y a, c'est celle des souffrances ressenties…, non celle de soi-même… Tout projet consistant à vouloir en finir avec la vie reste encore une projection vivante dans laquelle le sujet pense se défaire de cette vie-là pour refaire une autre vie ». L'analyse fait donc apparaître que souvent l'adolescent ou l'adulte se rend compte que ce qu'il a voulu tuer ce n'est pas lui-même, son corps, mais sa souffrance.
Une enquête menée en 1996 auprès de 2700 jeunes entre 15 et 19 ans révèle que 4 % d'entre eux disent avoir tenté de se suicider au moins une fois et parmi eux ¼ ont récidivé, voire même essayé une troisième fois.
Egalement important de constater que pour cette tranche d'âge la courbe du taux de suicide masculin est à peu près identique à celle du taux de chômage pour les années 82 à 95. Certes le poids de la crise économique est particulièrement significatif, notamment pour les tranches d'âges supérieures, particulièrement celle des 35-49 ans que le Professeur Debout, président du GEPS (Groupement d'Etude et de Prévention du Suicide) appelle « l'âge des périls » professionnels et personnels. Vulnérabilité accrue quand la période où l'on est censé avoir trouvé sa voie (alors qu'on en est dépossédé) met incontestablement dans une situation complexe, longue et accablante appelée parfois « ambiance suicidogène ».
Différents autres facteurs viennent s'ajouter, favorisés par la prise d'anti-dépresseurs, le repliement sur soi, l'absence ou le refus de communication.
La personne âgée peut aussi être attirée par le suicide : le corps s'affaiblit, les capacités s'émoussent et il faut en faire le deuil, les souffrances physiques ressurgissent parfois, la perte des siens et la solitude se font ressentir plus douloureusement… et la lassitude… « la vie est trop longue » « je n'ai plus ma place ici » disent certaines. Les causes du suicide sont là. Josiane Audrain chercheuse au CNRS souligne toutefois : « Si l'on se tue plus facilement quand on est très âgé, ce n'est pas parce que la vie est lourde, mais parce que le sacrifice à faire est plus léger - le suicide serait non pas le sacrifice de la vie, mais celui de la longue existence ». Le débat reste ouvert entre les partisans d'un « suicide euthanasique » tel que le réalisa Gilbert Brunet de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) et ceux qui militent pour le respect de la vie, pensant que la personne âgée peut trouver dans sa vie passée assez de force pour encore envisager l'avenir dans la perspective d'une mort, qui, naturellement, vient clore la vie sans avoir recours au suicide.
Comme pour les jeunes, la recherche dans l'acte suicidaire est le plus souvent celle d'un changement plutôt que d'une fin. Le suicidaire n'est pas capable d'assumer sa situation et n'a pas trouvé de solutions, ou personne ne lui en a proposé d'autres car ses appels sont restés sans écho.
Le catéchisme pour adultes, des Evêques de France aux paragraphes 580 et 581 intitulés « les refus de vivre » ne néglige pas le fait « qu'à certains moments l'angoisse, les souffrances et les épreuves soient telles qu'on se détache de la vie. Un dégoût de vivre peut se répandre comme une gangrène sans que l'on sache toujours très bien déterminer dans ce cas ce qui vient de la liberté et ce qui vient de la maladie »… « la lutte pour la vie devient un devoir : pour soi-même, car personne n'est propriétaire de sa vie, pour son entourage et pour l'équilibre de ses proches »… « le suicide est objectivement une faute grave. On reconnaît toutefois aujourd'hui qu'il traduit le plus souvent un déséquilibre psychologique profond, tant est fort l'instinct de vie en l'homme »… « la tentation du suicide, comme celle de l'euthanasie, invitent à l'accompagnement humain et spirituel de ceux qui vivent dans la détresse morale ou physique. Le développement des soins palliatifs pour les personnes en fin de vie dans les hôpitaux ou à domicile est une des conquêtes, encore à poursuivre de cette décennie ».
Et plus loin au paragraphe 584 sur la santé : « les chrétiens n'oublieront pas le respect dû à tout l'homme chez tous les hommes. Ce respect pose en particulier la question du dialogue avec les malades… les chrétiens verront en chaque malade une image privilégiée du Christ souffrant et se rappelleront que l'attitude du Seigneur devant les malades et les faibles est un des signes du Royaume » (cf. Mt 11,5).
Le guide pratique de psychologie « Réflexes » donne les points clés du risque suicidaire : notons-en quelques uns et soyons vigilants et attentifs.
Le risque suicidaire
Points clés :
Il est important de ne jamais négliger des idées suicidaires, même si plusieurs tentatives antérieures ont été inoffensives. Toute idée suicidaire est potentiellement un suicide en cours de réalisation.
Un suicide réussi est toujours possible, quels que soient les motifs invoqués, les moyens employés et l'intensité des désirs de mort.
La fréquence des tentatives de suicide chez une même personne ne doit pas être banalisée. Elle signifie une souffrance nécessitant a minimum une prise en charge psychothérapique.
Toute tentative de suicide expose à la répétition.
10 % des sujets ayant fait une tentative de suicide finissent un jour par se suicider.
La menace de suicide représente une ultime tentative de communication : le passage à l'acte survient lorsqu'il n'y a plus de possibilité de « passage à la parole » (c'est-à-dire la possibilité de verbaliser).
Les équivalents suicidaires, trop souvent méconnus, sont à prendre en considération de la même façon qu'un suicide : toxicomanie, alcoolisme, auto-mutilation, conduites à risques répétées…
Des contre-attitudes négatives de la part du médecin peuvent aggraver une situation, voire précipiter un passage à l'acte suicidaire.
Père Jean Mouillade Membre du Comité Santé