Voilà bien un roman déroutant, comme seul en savait écrire le grand Joseph Conrad. Tout commence comme un roman d'aventures marines, un de ces romans qui ont fait la réputation de Conrad, un roman qui narrerait une équipées en mer mêlant l'héroïsme des hommes et le fracas des éléments dans la tempête. Il n'en est rien pourtant : après avoir raconté l'enrôlement de Powell, un jeune lieutenant, sur son premier navire, le narrateur change brusquement l'objet de son récit et s'intéresse au personnage énigmatique d'une jeune fille au lourd passé : Mlle Flora de Barral.
L'auteur s'en explique dans la préface du roman : le personnage de Flora de Barral s'est imposé à lui. Il avait pourtant l'intention de raconter les aventures du bateau, le Ferndale, mais ce personnage féminin à la psychologie si complexe le hantait... ce personnage en quête d'auteur exigeait de s'exprimer dans le roman.
Nous suivons donc la destinée chaotique de la jeune Flora, fille d'un grand financier ruiné condamné au bagne pour escroquerie et faillite frauduleuse.
La construction du roman est particulièrement savante, comme souvent chez Conrad. Il faut bien avouer en l'occurrence qu'on a parfois de la peine à savoir qui est le narrateur. Le narrateur principal raconte en effet ses entrevues avec le Capitaine Marlow qui comme souvent chez Conrad, nous livre ses souvenirs de marin. Mais Marlow, narrateur secondaire, rapporte parfois des faits racontés par des tiers, narrateurs tertiaires... Autant dire que le lecteur peu attentif risque rapidement perdre le fil de la narration.
Cette savante construction est d'ailleurs une des failles de l'oeuvre : on peine à croire que des faits rapportés après de longues années puissent comporter autant de détails, comme si les narrateurs se souvenaient avec exactitude des moindres faits et gestes de chacun, chaque jour... une mémoire inhumaine, invraisemblable...
Mais l'on pardonne aisément à Conrad cette petite tricherie narrative, tant le roman témoigne d'un style à couper le souffle. De longues phrases construites comme des merveilles horlogères, où chaque mot, chaque adjectif, chaque adverbe ont leur place, et interagissent harmonieusement entre eux.
Il s'agit sans conteste d'un "roman psychologique" : l'intrigue se résume à bien peu d'actions, des faits dont la narration est de plus indirecte, rapportée par des témoins, ce qui limite le dynamisme de l'intrigue. Tout est dans la psychologie complexe de Flora et Roderick Anthony. On apprend à les connaître petit à petit grâce aux témoignages de différentes personnes les ayant rencontrés (Marlow, le couple Fyne, Powell...).
Ce roman témoigne une fois de plus de l'immense talent de Conrad, dont l'oeuvre est loin de se résumer à une série d'aventures marines.
Principaux personnages du roman :
Marlow : ancien marin, principal narrateur
M. de Barral, alias M. Smith : grand financier ruiné, condamné au bagne pour escroquerie et faillite frauduleuse, recueilli par sa fille et son gendre sur le Ferndale
Flora de Barral : fille du grand financier ruiné, épouse du capitaine Anthony
Capitaine Roderick Anthony : "fils d'Anthony, le poète", frère de Mme Fyne, époux de Flora de Barral, capitaine du Ferndale
M. et Mme Fyne : couple qui recueille Flora de Barral lorsque les ennuis financiers et judiciaires de son père commencent ; Mme Fyne est la soeur du Capitaine Anthony
Powell : jeune lieutenant embarqué sur le Ferndale
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